100 km de Millau

Pourquoi MILLAU (porque mio ?)

Par Gérard TREMOLLIERES

100 km de MILLAU : Défi sportif ou simple épreuve chronométrée ?

 

 

 

Lorsque j’ai suivi en vélo, mon ami Patrick Lecoq en 2014,(35e en 9h39), c’était la première fois que je mettais les roues et le nez et pas encore les pieds dans les 100km de Millau et dans ce qu’on appelle communément le « grand fond », (une version pédestre du Grand Bleu en quelque sorte mais sur du bitume, car pour ce qui est de toucher le fond, il parait que Millau c’est pas mal (les 100 bornes j’entends par là, j’ai rien contre Millau, je n’ai pas l’intention de me mettre la population Milanaise (lol), Millavoise à dos, j’adore Millau, d’ailleurs ça ne tiendrait qu’à moi, j’habiterais Millau)  : Bref, le grand fond : les longues distances, le fond de soi-même, toucher le fond (être en totale déperdition), les abysses de la souffrance ….).

En 2014 et ce depuis 2007, j’étais victime de tendinites (fallait bien payer l’addition un jour) à répétition (qui s’avérèrent être en fait un Haglund) et je basculais souvent en cours de saison de la course à pied vers le vélo et « vice et versa » (Indochine, version les Inconnus), ce qui fait qu’entre le mois de Mars et le mois de septembre j’avais cumulé pas mal de sorties en VTT sur route, (avec les bon gros pneus) de 50km, 60km, 80km et même 100km et aussi avec mon pote Stéphane un St Médard en Jales-Lacanau-Biarritz soit 200km en 1jour et demi. Donc suivre un gars, qui plus est sympa (puisque c’est un ami) pendant 100 bornes à 10 km/h ça devait pas poser de problèmes à mes petites fesses délicates, même avec un Btwin de gonzesse à cause d’un panier récalcitrant, inadaptable sur mon Orbéa (il faut bien s’adapter, à défaut de l’adapter(le panier)).

Patrick habitait Toulon à l’époque, il se chargerait d’organiser son propre entrainement, je m’occuperais de l’intendance et je commençais rapidement à chercher des pistes pour le ravitaillement.

Il avait fait le Marathon de Marseille au mois de mars en 3h13, et plus tard, quand j’ai commencé à étudier le dossier, je suis tombé sur le Théorème de Jesépaki, qui dit :

MILLAU = Marathon X 3 (à condition de faire la bonne prépa, pardi, sinon ce serait trop facile, banane ….) il le (con) fit d’oie (dans le nez), en 9H39 : (3h13 x 3 pour les cancres) …. Si c’est pas a kind of magic de Millau çà …….

Moi de mon côté, je mets tout en œuvre pour que mon séjour à ses basques soit du plus agréable : je m’assure que mon vélo soit des plus silencieux, genre éviter les couic-couic à chaque tour de pédales :

Nbre de tour de pédalier / Km x 2 jambes = 975.6098 x2 = 1951,21 par km, soit pour 100km : 195 122 couic couic !!!! (Théorème de Gilou, FSA) de quoi rendre dingue le Dalai (Serge) Lama ou le plus stoïque des stoïciens (Zénon ou Sénèque au choix), Patrick sait de quoi je parle : (CF Pascal – Marathon Figeac – 1996). Je potasse en long et en large des comptes rendu et des forums sur Millau, et je tombe inexorablement entre autres sur les famous CR d’Hervé (Louanges à toi, seigneur Jésus …. Non, on avait dit pas la religion …..) je synthétise tout ça dans le cerveau qui me sert de shaker (ou l’inverse) et je lui propose l’option ravito suivante :

1L par heure (il fera chaud encore cette année-là) soit 10 bidons pour OBJECTIF : 10H

5 bidons de coca cola coupé 50/50 avec de l’eau et 5 bidons de : CALOREEN de Nestlé, beaucoup moins cher et tout aussi efficace que les boissons énergétiques que l’on trouve dans le commerce ….. Quelques senzus piqués à DBZ lors de la dernière baston, quelques barres, et quelques gels …. Pour le solide ce sera selon l’envie sur le parcours c’est pas ce qui manque et même du très bon et du très calorique, quand je vous dis que cette région a du bon …. (Tiens, penser un jour à le faire à la marche en 20h en rando-gastronomique vers la 70aine ….

 

A l’allure de Patrick, vous êtes dans la catégorie de coureur où à partir du 42e rugissant vous vous retrouvez seul, face à vous-même à vous demander forcement à un moment donné ce que vous faites là un samedi soir, au lieu de regarder Michel Drucker à la TV, alors qu’il y a des sports plus faciles (le full contact, la boxe thaï ….) et des épreuves moins longues (le 50m en salle). J’ai vécu avec lui l’euphorie (c’est bon l’œuf au riz) du départ, lorsqu’au 7e km quand les cyclistes sont autorisés à suivre leur coureur, j’ai vu le mien arriver beaucoup plus tôt que prévu sur le tableau de marche que l’on s’était plus ou moins fixé (10km/h) ; grosse engueulade, il s’énerve, moi aussi, on se bat, je lui pètes les 2 guibolles et du coup il abandonne …. Non c’est pas vrai ; je me dis dans mon for intérieur « ouah chaud bouillant le Trikou …. » après, maintenant avec le recul que je peux avoir sur cette épreuve (c’est-à-dire aucun), avec tous les récits et témoignages que j’ai pu lire, on peut pas faire Millau à allure régulière, et même si on vaut 10h on sait pertinemment qu’on ne pourra pas être toujours à 6’ au kilo dans les portions montantes, surtout au retour de St Affrique. Donc à un moment donné il faudra être à 11km/h, (voire plus) c’est ce qui s’est passé sur le premier Marathon passé en 3h28 !!! (Ah oui, quand même, soit plus de 12km/h).

2

 

Il commençait à faire chaud dans les tee-shirts, dans le Millau quand on est ressorti de la susnommée pour attaquer la première grosse bosse, celle du viaduc, Patrick buvait régulièrement (10 litres au 100 pour rappel), je le laissais courir à son rythme, je l’encourageais de temps en temps (plus vite fainéant), avec Patrick pas besoin de trop long discours …. Ça change tout dedans, ça change tout autour ….. (une chanson sur laquelle je travaille). On a passé St Geoges de Luzençon, je n’ai pas de souvenirs particuliers du faux plat qui nous amenait vers St Rome de Cernon. On a attaqué la côte de Tiergues, Patrick avale de la pente comme une actrice de films de c…

« Non, stp, ne fais pas ça, c’est pas beau …. »

Il avale de la pente comme une actrice de films de Audiard ou de Frédéric Dard ingurgiterait de beaux dialogues.

« C’est mieux. »…..

Patrick déroulait sa gamme (do ré mi facile, assidu) il connaissait l’épreuve il l’avait faite plusieurs fois dans les années 90 en : 8h30, C’était juste un come-back 25 ans après…. Une saison 2 en quelque sorte…..

Là où les choses se sont un peu gâtées (3 fois rien, vous inquiétez pas), c’est dans la descente sur St Affrique (km 66) lorsqu’un cri me sorti de ma léthargie (putain, merde Patrick, je dormais ….)

. Crampes dans les 2 mollets, impossible de courir, obligé de marcher DANS LES DESCENTES. L’Ami me dit qu’il ne pourra pas avancer plus vite que ça, soit l’équivalent d’une personne tellement lente qu’elle avancerait moins vite que l’espace-temps dans lequel nous sommes. En d’autres termes, si nous avancions à ce rythme, nous remonterions dans le passé et là ça ne nous arrangeait pas vraiment. Quand la pente se fait plus douce (6%) Patrick alterne petit trot et marche …. Je le regarde, il me regarde, on se fait pouêt-pouêt, je le questionne du regard ….  « On verra à St Affrique » me dit-il d’un air pas-thétique mais presque

Je m’en doutais, mais là c’est concret!

Ça fait vraiment chier !, mais vraiment, vraiment chier. !!

C’est un peu comme si tu savais la mort inéluctable d’un de tes personnages préférés de ta série favorite, que tu l’attendais, la redoutais, avec un soupçon d’espoir malgré tout et qu’elle arrivait. T’es amer, dégoûté.

Et bah moi, je suis pareil. Comment te dire? Je dois juste accepter cette fatalité. La dernière fois c’était dans Prison Break quand Michael Scofield on croit qu’il est mort …. Ou dans Tintin au Tibet juste avant que Milou il le retrouve ….. pas Scofield, Tintin.

Ok.

Purée, quelle journée! Quelle fin de journée! (il n’était pas loin de 17h)

 

La décision n’appartient qu’à lui … on arrive malgré tout à St Affrique en 6h30 soit les 30km (2h44) en 5’28/km (11km/h) je le perds de vue le temps que je retrouve Brigitte (mon épouse), Sandrine (sa sienne), refaire le plein en bidons à la voiture pour le retour et me ravitailler en même temps ….. J’ai dû perdre une petite dizaine de minutes, pendant ce temps aucune nouvelle de Patrick : s’était-il arrêté pour se faire masser dans la salle ? Était-il parti au stade faire une série de 5 x 1000m ? Avait-il abandonné sentant que la douleur n’aurait fait qu’amplifier ? Je ne le savais ni. C’est dans l’incertitude la plus totale que j’affrontais le raidard de la rue du lion d’or à la poursuite de mon coureur livré à lui-même dans la campagne Affricaine (elle est pas mal celle-là) ….. et que je l’ai trouvé longue cette côte de 7km, où les coureurs se croisent en s’encourageant (d’un regard pour les plus cuits) en se tapant dans les mains (pour les plus vaillants), égrenant un à un les coureurs disséminés tout le long de la pente, cherchant au loin la silhouette familière de mon ami, seul sous sa casquette et le soleil avec sa douleur et plus les secondes passaient et plus je me disais que c’était fouttu, que j’avais dû le louper, ou pire, qu’en fait il avait abandonné, et qu’il était en train de se morfondre dans la salle des fêtes de St Affrique….. Ou bien, pour me rassurer je pensais que si éventuellement il était devant c’est qu’il allait mieux ….. On ne peut pas s’imaginer le temps qu’il faut pour rattraper en vélo, un gars parti 10mn avant vous, qui court à 9km/h surtout dans une côte, moi je devais être à peine à 12km/h dans la côte de Tiergues …. Je devais récupérer environ 2mn à chaque km, soit pour 10mn à rattraper environ 5km, plus la distance qu’il continue à parcourir ….

 

 

Mais tout à coup ! C’est mon Ami. Il est là!

Il s’est motivé, soudainement.

Discrètement, il s’est pris deux ou trois rails de motivation.

Non! Son mental en sécrète naturellement et abondamment, tu peux me croire.

Ce type aurait pu se motiver à se taper contre des Vélociraptors dans Jurassic park à la place d’attendre le T-Rex.

Nous nous regardons (c’est une image), marchons l’un vers l’autre (sauf que moi en fait je pédale) mais pas lui qui continue (à courir) dans son sens, il court pas à l’envers pour pas voir que ça monte ; Il n’y a pas de musique tendre genre shabada bada, mais une douceur palpable, comme des retrouvailles après des années d’absence ou après un événement marquant. Il est là vivant, mal en point, mais là et vivant!

« Ouf! » Tout le monde crie en cœur…

Je dois avoir récupéré mon Patrick, pratiquement en haut de la côte, avant le ravitaillement du 78e km, je pense que des deux je devais être le plus content, rassuré que j’étais par l’ascension qu’il venait de faire (par contre il a dû avoir soif dans la côte car en 2014 il faisait encore chaud à 17h30)….. visiblement les côtes ce n’était pas le problème, il suffisait d’assurer dans les descentes …. Les 30 derniers km furent parcourus en 3h10 soit 6’20/km et 9,47km/h ….. à ce moment-là même tes ongles de pied te semblent lourds ; Patrick avait très bien négocié son 100km mais on avait eu chaud dans tous les sens du terme. Ce matin, il avait enfilé son costume de gagnant, made in motivation, cousu en mental, doublure anti-abandon…. Et ses Pegasus avaient des ailes comme le cheval de la mythologie …..

Jean-Jacques Goldman disait qu’il y a des douleurs qui ne pleurent qu’à l’intérieur, je pense qu’il y a aussi des bonheurs qui n’explosent qu’à l’intérieur

 

3

 

Ça m’avait bien plu cette journée au soleil (d’ailleurs c’était l’année de Duel au Soleil, mais version Hervé Seitz, Daho, c’était en 1986) j’avais toujours rêvé (mais pas le niveau pour) de partir dans des grands raids extrêmes style GRP, Diagonale des Fous, Raid Cathare, bref tous ces trucs de malades mais en mode rando-active en jouant avec les barrières horaires , juste histoire de passer un jour et une nuit à la belle étoile, en prendre pleins les yeux et accessoirement souffrir un petit peu quand même, bref ça m’avait donné un peu envie de le faire, genre le style : « tiens je ferai bien Millau » ; comme on dit :  « tiens j’irai bien chez le coiffeur », sans grande conviction, car du côté capilicole y’a plus vraiment grand-chose à faire, mais c’est pas là le sujet (et comme disait Desproges : « A force de s’écarter du sujet, on est pas prêt de repeupler la France).

 

De cette aventure j’avais gardé la triste amertume d’avoir loupé quelque chose. trop focalisé à alimenter et à suivre mon Patrick de coureur, je ne m’étais pas senti imprégné de toute cette ferveur que l’on ne peut ressentir que lorsqu’on est plongé dans l’action du moment, sentir l’humidité qui tombe, la clarté qui baisse faisant place à la nuit et à son silence, la farandole des Petzl ces farfadets qui comme des éphémères se consument (la pile en même temps que le coureur) d’avoir vécu trop intensément ce moment … j’aurai aimé prendre plus de photos, aller d’un groupe à un autre jusque tard dans la nuit, surprendre une conversation entre deux amis qui se rappellent leurs souvenirs passés, une femme qui encourage son champion de mari alors que c’est elle qui est en train de réaliser un exploit dont elle ne se serait jamais crue capable, le frou-frou du vent à travers les roues et ce silence qui s’installe et s’intensifie jusqu’à devenir assourdissant au fur et à mesure que s’accroit la douleur….

Je cours depuis l’âge de 12 ans, depuis 1977 l’année de mon passage en 6e où j’ai découvert le cross-country et l’athlé jusqu’en terminale, puis l’armée, le service militaire (1983-1984) ont eu raison de ma passion et fini par me dégouter de la C.A.P, …. De ces années passées, nulles trace, aucun chrono, des années fantômes, des cross invisibles, des 800 m, des 1200 m des 2000 m sans temps de passage, sans chiffre ….. Si j’étais mytho je me demanderais même si tout ça avait existé ailleurs que dans ma tête. Car à l’époque, je courais sans montre et sans amorti (les premières NIKE AIR n’existaient pas encore, on courait en Palladium ou en Noel) je m’en foutais, je ne notais rien (contrairement à aujourd’hui) je me contentais de courir, j’adorais la rigueur de l’entrainement, sur piste, autour des terrains de cross, évaluer la progression en places gagnées (remplacé plus tard par le chrono et les secondes, les minutes gagnées) pour échapper à un ordinaire, très ordinaire, à des week-ends ennuyants et ennuyeux.

Inutile de vous dire qu’à cette époque (1977), Ce siècle n’avait pas 2 ans, Bellocq( bientôt) percerait sous Cottereau qui l’avait déjà gagné 4 fois et Millau avait déjà 5ans et je ne le savais pas …. La course sur route était en pleine fronde avec la FFA et je l’ignorais totalement, la terre tournait sur elle-même autour du soleil, la lune tournait autour de la terre (je crois que c’est cà), moi je tournais autour de la piste sablée avec ma belle paire de pointes Adidas bleues.

Il a fallu attendre 1988 pour que je me remette à la course à pied mais ça c’est une autre histoire.(liens)

 

4

 

En 2014, Je ne connaissais pas encore les récits épiques d’ Hervé Seitz, et si je n’avais pas eu un gout prononcé pour la (bonne) littérature (si, si, j’insiste), jamais je ne serai parvenu au bout de ces petits chef d’œuvre de compte rendu qu’il nous concocte chaque année avec ces liens qui nous expédient dans toutes les directions, dans d’autres pays, dans l’intimité de son entrainement et qui ont fini par me donner l’envie («  l’envie d’avoir envie … ». Comme le disait feu le poète) de participer à cette course mythique, la Mecque du 100km, the place to be ….. N’en rajoutez plus, la soupe est pleine.

Et chaque année, depuis 2014, immanquablement, à l’approche des 100km de Millau, je vais me promener sur le site officiel, je lis les forums, je m’imprègne de votre sueur, de vos doutes, de vos joies, de vos espoirs, je regarde vos séances, je cherche des similitudes, je m’imprime des plans d’entrainement que je ne ferai pas, et le jour J je suis la course en pointillé sur internet et l’épreuve finie, j’attends avec impatience vos C.R, et surtout le (tien) vôtre Mr (Hervé) Seitz et là, à ce moment précis, début octobre, je sais qu’un jour elle sera mienne, je ferai les 100km de Millau, je démystifierai le Mythe, j’affronterais la Légende et à grand coup de Pegasus dans sa p…….. de tronche ….. Saperlipopette, voilà t’y pas que je m’emballe un peu trop. En fait je ferai comme tout le monde : je me chierai dessus (amis de la poésie, âmes et narines sensibles ….. passez votre chemin, Millau ne sent pas que le camphre, il sent aussi le soufre et la souffrance).

Lorsqu’on désire un truc (un objet, ou parfois même sa voisine de palier), la seule solution pour se rendre compte qu’en fait on n’en avait pas tant envie que ça consiste à se l’accaparer, ou plus honnêtement se l’acheter (pour la voisine on dira plutôt se la payer). Et lorsqu’on chope un virus, la seule solution miracle, c’est le vaccin ….. et que met-on dans le vaccin …. Sinon un peu de la maladie, donc pour me guérir de cette obsession de Millau …. J’allais faire Millau ….. au pire j’allais en chier à me dégouter de le refaire, au mieux ça allait (pas trop mal) bien se passer et bon, ça c’était fait, on pourrait passer à autre chose, en attendant l’an prochain ….. de le refaire ….. Puisque forcement l’objectif d’une marque ou d’un record, c’est de l’améliorer. Et puis Millau c’est comme chez les Ch’tis, tu pleures deux fois : la première quand tu le fais et la seconde quand c’est fini, quand le grand vide s’installe après un moment de préparation et de sacrifice aussi intense.

 

 

Mais alors, bon sang de moi-même !!, m’exclamais je : cruel dilemme, Cornélien !! : MILLAU : course bien sûr ou pas course du tout (race of course or not race at all) Comment apprivoiser cette épreuve qui n’est pas une course comme les autres :

Ce n’est pas un marathon, c’est 2 fois et demie le marathon, mais comme ce n’est pas plat, c’est 3 fois le marathon.

C’est un 100km, ce pourrait être plat pour faciliter la tâche du coureur dans la gestion de son allure, tant à l’entrainement (et c’est un vrai casse-tête) que le jour de la course (et c’est un vrai casse-jambes) mais comme c’est Millau il faut que ce soit mieux qu’un 100km, il faut qu’il y ait du dénivelé et pas des moindres 1300m en positif et autant en négatif.

Quand tu vois la côte du Viaduc ou celle de Tiergues tu as l’impression que ça va monter jusqu’au soleil tellement il fait chaud, tellement c’est haut !! Tu te prends pour Icare, et alors prends garde de te laisser aveugler …. ce que tu as monté et bien tu vas le redescendre plus tard, et ce que tu as descendu à l’aller, tu le remonteras au retour, comme ça tout le monde est content, à St Rome, St Georges et St Affrique (pas très catholique cette histoire avec tous ces saints et les 2f à St Affrique, n’est-ce pas Gabriel !! …….. ils te voient passer deux fois (une première fois à peu près présentable et deux ou trois, quatre, cinq heures plus tard, un peu moins présentable (penser à emmener mon slip aussi au pressing …. La palombière.)………….. Et ce p…..de dénivelé qui te suce les forces comme une grosse ….. STOP, c’est trop imagé, on a compris.

Ce pourrait être un trail long, mais c’est sur route donc il y a moins le côté aléatoire et hasardeux du terrain ce qui permet d’estimer une allure et une fourchette raisonnable de vitesse à suivre sans jamais être sûr de la tenir jusqu’au bout, c’est déjà dur sur un Marathon de suivre son rythme, combien ont subi la sanction du sniper embusqué au 30e km ….. Combien se sont déjà consumé à petit feu sur le premier Marathon des 100km de Millau ? le temps volé au début se rend au quintuple à la fin du parcours.

Oh ! Combien de coureurs, sur cette épreuve reine,

Qui sont partis joyeux sur cette course lointaine,

Dans ces côtes abruptes se sont évanouis !

Combien ont abandonné, dure et triste infortune !

Dans une douleur sans nom, par une nuit sans lune,

Sous l'aveugle bitume à jamais enfouis ! (Océano Nox (1840) - Victor Go ! Go ! Ou à peu près)

Comment appréhender cette course de Légende ? Comme je l’ai fait en 2016 lorsque je me suis lancé dans le GR20 en Corse, en rando et en 10 jours avec mon ami Christophe (Avant-Propos.) Avec humilité, sans être sûr d’aller au bout, sachant très bien que tout pouvait s’arrêter à n’importe quel moment : une entorse, le corps qui dit stop, le mental qui voudrait mais les jambes qui refusent, puis le mental qui renonce à son tour …. La peur aussi, car j’ai eu peur par deux fois sur le GR et au départ d’un lendemain qui aurait pu être le dernier, pour l’étape qui remplace celle du cirque de la Solitude, j’ai eu des idées d’abandon …. Heureusement qu’ils ont fermé le cirque de la solitude ……

Millau, comme sur le GR, tout peut se dérégler à n’importe quel moment, quand je lis dans vos C.R, que même les Hervé, les Gabriel, les Jérôme, les Mickael …. Souffrent, marchent, doutent, vomissent …. Comment ne pas douter de soi-même, au palmarès si modeste, à la préparation si fragile ? comment ne pas tomber de son piédestal, non pas pour s’envoler vers la victoire comme le coureur de J.M de Heredia mais pour se vautrer le nez dans la poussière d’avoir voulu gravir une marche trop haute, un Everest de prétention pour un petit coureur présomptueux .Mais quand je lis encore dans vos récits qu’ils finissent toujours (souvent) par être plus forts que leurs doutes et leurs douleurs, (mais combien abandonne aussi et parmi les 20-25%, des Jérôme, des Dominique, des Sophie, …) alors je me dis que l’espoir aussi minime soit-il peut-être permis MAIS qu’il faudra un (E)mental plus fort (que le Roquefort) que celui qui est le mien aujourd’hui. Il faudra se faire une injection de titane pour avoir un mental d’acier.

 

5

 

Et si ce n’était après tout qu’une épreuve comme les autres, juste un peu plus longue, une équation mathématique à résoudre mais avec plein d’inconnues qu’il va falloir déceler, gérer, apprivoiser …. Des douleurs qu’il va falloir canaliser et non pas subir (faire comme Gabriel : si tu as mal aux jambes, détournes la douleur et frappes toi la tête contre un pylône (y en a plein au viaduc)

Un 10km en 40mn = un semi en 1h30 = un Marathon en 3h20 et X3 = MILLAU !!! Ce serait si simple, faire Millau en 10h, 6mn au kilo, super facile ça à gérer, 6mn au kilo !!!!! Je ne sais même- pas courir à 6mn au kilo !!!! Il va falloir que j’apprenne à courir à 10km/h du moins au début, car je sais qu’au fil des kilomètre ma vitesse déclinera au rythme du soleil …. 9km/h dans le faux plat de St Rome, 8km/h dans la côte du Viaduc, 7km/h dans la côte de Tiergues, 6km/h en sortant de St Affrique …. Et là, toute histoire de chrono deviendra anecdotique…… un gars a dit : « courir un km, c’est rien, courir 100km c’est 100 fois rien …. », faut voir ….. Zatopek disait : « si tu veux courir, cours un km, si tu veux changer ta vie, cours un marathon », mais alors si tu cours 100km ? tu changes l’humanité ? tu redeviens en tout cas plus humain, tu te réappropries ton corps à travers les sensations que tu éprouves : douleur, peur, joie, crainte …. Comment te décrire après coup, dans mon compte rendu, une douleur qui est déjà du passé et que l’on ne pourrait retranscrire honnêtement qu’au moment présent et à condition d’arriver à mettre des mots sur des maux.

J’ai souvent entendu des Marathoniens, des coureurs de 100km , des trailers et ultra-trailers, faire le récit de leurs épreuves. (c’est un obstétricien qui raconte et qui fait le parallèle entre une femme qui accouche et un coureur)

Toutes, tous ont plus ou moins souffert. Certains nous font si puissamment revivre « l’horreur » de cet instant, que l’on a l’impression de vivre ce moment avec eux, de ressentir leurs douleurs.

Mais la description qu’ils en font, les images qu’ils emploient, leurs mots même, respirent un je ne sais quoi d’artificiel qui me dérange et dont je me suis toujours démarqué comme si je flairais quelque duperie sur la marchandise, une certaine exagération, une tendance à rendre exceptionnel un évènement tout au plus….. remarquable.

Or il me semble maintenant comprendre, chose ahurissante depuis mon premier marathon « foiré » de 2008, la cause de ce décalage depuis que j’ai établi par le plus grand des hasards le parallélisme entre ma difficulté à décrire ce que j’ai moi-même souffert en courant et ce que tous ces coureurs me racontaient.

Il n’est pas facile de décrire une douleur dans la mesure où celle-ci n’est pas visuelle. La douleur est un concept de l’esprit, on ne peut pas la matérialiser, on ne peut pas la mesurer, on peut l’évaluer peut être sur une échelle de 1 à 10 mais elle sera différente selon les personnes et sa faculté à la supporter. Ce serait un peu comme demander à un aveugle de naissance de vous décrire un arbre vert ….. c’est quoi le vert …. C’est quoi pour lui un tronc …. Ça veut dire quoi horizontal et vertical ?

J’ai compris qu’une douleur se vit sur l’instant et s’oublie aussitôt.

Oh certes point jusqu’à l’amnésie. Elle flottera toujours sous la forme d’une vague trace ancrée au cœur de la mémoire, que l’on grime, que l’on transforme à sa guise et dont l’esprit peut se jouer. Alors on se souvient bien sûr d’avoir souffert, intellectuellement parlant, aussi se met on intarissable à en causer jusqu’à devenir crédible si l’on est bon acteur.

Mais le corps, lui, a oublié le vrai feu des mollets qui brulent, la brutalité du macadam où s’empile des milliers de fois le corps épuisé ….. il ne sait plus dire, il ne se rappelle plus comment c’était, il ne peut plus revivre cela. Les neurones n’ont qu’une mémoire de neurone.

Seul l’esprit racoleur, à la manière d’un journaliste friand de merde, décrit et détaille encore, jusqu’à la nausée ce que le corps à commis la sottise de lui confier en un instant de faiblesse.

La douleur est passée. La réside notre force et nous pousse à recommencer.

Et l’on dit alors que le corps se souvient, ce qui nous permet peut être de nous adapter, de mieux le passer, mieux le supporter la fois suivante, car comme on le dit : tout ce qui ne tue pas rend plus fort.

J’ai appris à me méfier de ces récits d’après course que l’on se raconte à nous et aux autres pour rendre extraordinaire voire épique une épreuve ordinaire passée à souffrir car pas assez bien préparé : qu’y a-t’ il de glorieux dans le fait d’être inconscient ? FINISHER !!!! Je l’ai fait !!!!, oui c’est bien, si tu l’as fait c’est que tu pouvais, parfois on a l’impression dès qu’on sort un tant soit peu de sa zone de confort, qu’on a accompli un EXPLOIT, alors qu’en fait on a juste fait le truc ….. mais si vraiment on s’était donné les moyens de se faire mal à l’entrainement alors que oui peut être on aurait accompli un petit exploit. Des fois dans ces cas là pour me motiver je pense à tous ces handicapés, ces victimes d’accidents ou de maladie que tu croises inconsciemment le long d’une épreuve, comme des fantômes …. Tu marches, tu souffres dans cette côte ….. mais si tu savais combien il aimerait ressentir ne serais ce que le dixième de ce que tu ressens. Combien tout simplement il aimerait être là, avec toi, un dossard sur le torse …..

 

 

 

Alors, peut être que ce dernier samedi de Septembre 2019, je prendrais le départ des 100km déjà un peu trop fatigué de l’avoir parcouru, imaginé, maintes et maintes fois ….. en rêve.

 

 

 

Novembre 2018

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